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S.D.F.

De la burle aux alizés en téléchargement libre

Saltimbanques Des Flots

Le secret des loches marbrées

Au Tuamotu, dans  la magnifique passe  de Fakarava Sud,  a  lieu la reproduction des loches marbrées.
Celle-ci se déroule  une fois par année, aux alentours du solstice d'été, lors de la dernière pleine lune de juin ou lors de la première du mois de juillet.
Partant des Marquises, où nous sommes arrivés fin mai, nous naviguons vers notre atoll préfère des Tuamotu et sommes sur place dès la mi- juin.
Nous rêvions depuis longtemps de vivre ce moment, nous sommes motivés, exaltés, un peu émus...
Depuis une quinzaine de jours, de nombreux scientifiques, cinéastes, plongeurs professionnels ou simples curieux  logent non loin de là, dans les pensions environnantes ou sur des voiliers ancrés alentours.

Si le  lieu des festivités est bien  connu, le moment exact de la reproduction, lui, ne l'est pas et donne lieu à de multiples suppositions, comme vous le verrez plus tard.

Pour l’instant, descendons simplement sous l'eau voir les fameuses loches.
Arrivant de tous les coins du lagon, les poissons se sont installés dans la passe, sur les fonds de sable et de coraux, sous  trente mètres environ.

Les femelles, en tenue de camouflage vert et marron, plus ou moins tachetées, parfois rayées ou marbrées  semblent immobiles. Certaines dorment, à  l'abri d'un corail, derrière un rocher, entre deux niches rassurantes. Nous remarquons vite leur ventre gonflé et tendu, leur peau  semble presque  transparente sur les flancs.

Les mâles, plus clairs, ont une attitude différente. Ils nous paraissent plus agités et se livrent des combats assez violents. De jour en jour, les combats se poursuivent, multitude de petites dents acérées  contre petites dents acérées, nageoires contre nageoires, morsures pour morsures. Certains spécimens ont la chair entaillée de profondes blessures.

En dessus de cette population exceptionnelle, les requins tournoient, attendant un festin inhabituel. Des bancs de petits poissons opportunistes guettent, songeant avec délectation aux futurs repas d'œufs.
La passe semble électrisée, figée. Certains mouvements déclenchent des petites frénésies, puis tout redevient paisible, hypnotisé.
Lors d'un comptage savant, par quadrillage de la passe, ce sont dix-huit milles loches qui ont été  répertoriées.

Les  équipes de cinéastes professionnels sillonnent la passe, de jour comme de nuit, à l'affût du moindre changement d'attitude des stars du moment. Se calment-elles?, s'agitent- elles?, remontent- elles de quelques mètres? Chaque  signe est savamment interprété puis commenté lors des débriefings de sortie de plongée.
Trois groupes distincts, concurrents mais solidaires, se partagent le territoire aquatique. Des Néo-
Zélandais, des Japonais et une équipe française avec le cinéaste  Laurent Ballesta.
Grâce au recycler, ces spécialistes restent environ trois  heures sous l'eau. Ils descendent avec un matériel impressionnant, chargés de caméras, d'appareils photos aux tentacules rigides supportant de puissants flashs, de bouteilles de secours...
Les éclairagistes les suivent, plus larges que longs avec leur chargement de grande valeur.

La veille de la pleine lune, tous sont aux abois. Chacun guette les entrées et sorties d'eau des plongeurs, avec un regard particulier sur Sane, le propriétaire de la pension située au premier plan, gardien de la passe et fin connaisseur des courants, des habitudes des poissons  et des attitudes des requins.
En effet, le moment attendu, l'instant de la reproduction, va durer très peu de temps. Les mâles vont bousculer les femelles pour déclencher la ponte des œufs, venir ensuite féconder les œufs, dans un rituel précis et incompris à ce jour.
La plupart de ces œufs seront de suite engloutis par la multitude de poissons affamés ou gourmands, les rescapés donneront les loches de demain.
Mais où vont-ils?
Deux hypothèses sont discutées  ici, donnant lieu à de longues palabres. Certains sont convaincus que les œufs sont lâchés courant entrant et qu'ils sont alors disséminés dans le lagon. D'autres pensent que les œufs sont lâchés courant sortant et qu'ils se retrouvent ainsi directement dans l'immense océan.
Qui a tort? Qui a raison? Serait- ce possible qu’avec le nombre de requins affamés croissant, les loches aient changé leurs coutumes et lâchent les œufs courant sortant afin que le plus grand nombre échappe aux prédateurs.

Le jour de la pleine lune arrive, l'heure de l'étal approche. Laurent Ballesta et son équipe sont déjà sous l'eau, les Japonais sont sur leur bateau, prêt à  sauter. L'annexe d'un grand voilier Maltais, avec à son bord, des plongeurs mexicains fait aussi des ronds dans l'eau, nous adressant quelques signes hésitants.
Nous sommes en compagnie de deux sympathiques plongeurs belges. Thierry, le skipper professionnel d'un bateau de croisière de plongée nous accompagne fort gentiment sur sa puissante annexe.
Lorsque Sane revêt sa combinaison et grimpe  dans son bateau, chaque annexe se dirige vers l'endroit de largage optimisé et déverse son  lot de plongeurs. Tous ont vérifié une dernière fois le matériel de plongée, les appareils photographiques, les caméras, aucun ne veut rater la plongée de l'année !
Hélas, dès  notre descente sur trente mètres, nous comprenons que nous arrivons trop tard. Les mâles ne sont plus là, les femelles sont moins nombreuses, leurs ventres sont plats...
Quelques petits poissons sont encore agités, plusieurs requins sont encore en recherche de nourriture, mais nous ne verrons pas l'instant magique tant espéré.
Nous terminons notre plongée, un peu frustrés...
Le moral de tous les spécialistes est au plus bas, nous compatissons de tout notre cœur...

Cette année encore, comme l'année dernière, les loches ont gardé leur secret, elles ont choisi le moment que personne n'attendait, elles ont déjoué toutes les suppositions.
De nuit, à l'étale de courant entrant, elles ont pondu leurs milliers d'œufs, sans spectateurs, sans puissants flashes, loin des regards indiscrets des plongeurs...Les mâles vainqueurs ont sans doute choisi leurs compagnes en priorité, toutes les scenarii restent envisageables…
N'en aurions- nous pas fait autant?
La nature garde son mystère, tout est bien ainsi...

Simples plongeurs amateurs, nous sommes très heureux d'avoir assisté aux prémices de la reproduction, d'avoir rencontré des professionnels passionnés et d'avoir plongé  en excellente compagnie dans notre passe favorite...
Un grand merci à Pierre et Bruno, nos amis belges, pour leurs clichés  ainsi qu’à Laurent Ballesta pour les superbes photos que je m'empresse de vous partager...