en_tete
S.D.F.

De la burle aux alizés en téléchargement libre

Saltimbanques Des Flots

Nouvelles

Comme vous pouvez aisément l'imaginer, quitter notre bateau ne fut pas une partie de plaisir !
La vente se déroula rapidement et dès le lendemain, nous étions dans l'avion en direction de Paris, via Los Angeles.
Certes, nous avions choisi de vendre le bateau mais nous n'imaginions pas un instant que la séparation serait si brutale et si  douloureuse...et moi qui croyais ne pas être attachée aux biens matériels et terrestres!

La moindre évocation du monde du bateau, la vision d'une photo polynésienne, un coup de téléphone d'amis marins réamorcent sans pitié l'usine à larmes...
Pas de maison, plus de bateau, pas de visites immédiatement prévues, le vide est immense et tout l'amour de notre famille, pourtant formidablement dévouée et attentionnée, ne comble pas cette tristesse carrément  indécente.

Avons-nous changés à ce point, en cinq ans et demi de voyage?
Sommes-nous devenus comme  les albatros de Baudelaire?
Arriverons- nous à nous réadapter en mode normal, sans nostalgie maladive ou exagérée?
Chaque moment d'inaction nous semble durer des heures, alors que nos nous prélassions  sans scrupule ni vergogne  dans notre vie de voyageurs!

Les préoccupations bien légitimes de chacun nous laissent, à notre  grande honte, quelque peu indifférents, et si nous partageons leurs joies, nous ne pouvons y mettre toute notre énergie, malgré notre bonne volonté et l'envie de leur être agréables.

Une partie de notre cœur est vraiment resté sur le bateau, de l'autre côté de la planète,  en Polynésie, avec ce peuple si attachant, ces paysages si grandioses et ces fonds sous-marins si riches.

Nos amis de bateaux nous manquent beaucoup, et nous passons de grands moments au téléphone avec ceux qui sont rentrés en métropole pour diverses raisons. Eux seuls nous comprennent, tous ceux qui ne pensent qu'à l'instant où, les valises pleines, les soucis restés sur le ponton, sonnera pour eux l'heure du prochain départ.

Nous nous morigénons sans cesse, conscients de tout le bonheur dont nous avons déjà bien profité et de la situation provisoire politiquement correcte dans laquelle nous nous trouvons.

Désespérément, Patrick s'acharne à décortiquer les annonces de vente de catamarans, à écrire aux différents vendeurs et propriétaires…
Le même bateau est parfois en vente chez plusieurs agences, à des prix différents, visibles sur des sites éloignés, de quoi perdre son latin...
Tout compte fait, peu de catamarans correspondent à notre cahier de charge:

Fin mai, nous partons pour Barcelone, et visitons un  Lagoon 440 et un Lagoon 420.
Nous n'avons pas de coup de cœur, malgré la bonne volonté de Nadège, la commerciale francophone qui nous accueille fort gentiment.
Nous restons, à ce moment-là, fixés sur le Lagoon 440, sans doute pour l'espace du carré, du cockpit et de son évier extérieur mais la suite nous fera vite déchanter.

Nous décidons alors de nous rendre en Martinique, où une grande concentration de catamarans nous permettra peut-être de visiter un panel plus large de bateaux de différents chantiers et de finaliser notre choix.
Nous retrouvons avec grand plaisir la chaleur, les fleurs, les fruits exotiques et...le bruit du vent dans les haubans!

Deux ou trois visites plus tard, nous montons sur un Lagoon 470 et sommes immédiatement enthousiasmés par l'espace de vie, les matériaux, les rangements, les agencements et les nombreuses options de ce catamaran.

Pour ne pas avoir de remords, nous continuons nos visites et, d'un commun accord, renonçons définitivement à notre premier choix, le Lagoon 440, un bateau  de construction récente mais aux matériaux et aux finitions décevantes.

Un Bahia 46 attire aussi notre attention et les sympathiques propriétaires nous reçoivent avec gentillesse, rendant la visite très agréable.

Quelques jours plus tard, après réflexion intense, négociation stressante et attente inquiétante, nous signons, la veille de notre retour en métropole, un compromis de vente pour ce magnifique Lagoon 470, sur lequel nous nous imaginons déjà...

Evidemment, le compromis est soumis à la visite de l'expert et Patrick, fort de notre expérience polynésienne, se rend à nouveau au Marin pour assister à l'expertise.

Le mois de juin, finalement, se découle très agréablement, nous profitons de notre petite Marion, de la famille, des amis et nous nous régalons chaque jour des délicieux petits plats de belle- maman, des légumes du jardin, de raffinés repas dans des restaurants typés....

Les derniers papiers signés, les  ultimes formalités administratives accomplies, nous bouclons à la hâte les valises, faisons nos  au-revoir et nous nous retrouvons dans l'avion pour les Antilles, comme cinq ans et demi auparavant...

Nous arrivons sur le bateau motivés comme jamais, prêts pour le grand tri, le grand ménage, le grand rangement...
Nos cartons arriveront de Polynésie dans une quinzaine de jours, en même temps que notre premier VIP...

Et voilà, nous sommes redevenus des voyageurs, des marins, des SDF...